samedi 8 août 2026

Les dérives de la Roqya : Entre spiritualité, violences conjugales et condition des femmes

 




Les dérives de la Roqya : Entre spiritualité, violences conjugales et condition des femmes
Femme islamique

​Les réseaux sociaux partagent régulièrement des images difficiles : une femme enturbannée subissant des aspersions d’eau sous la contrainte, une autre insultée et comparée à un animal. Ces séquences, souvent présentées comme des rituels de délivrance spirituelle, soulèvent des vagues d’indignation légitimes. Elles mettent en lumière la pratique de la Roqya (l'exorcisme islamique) lorsqu'elle bascule dans la maltraitance physique et psychologique.

​Au-delà du choc visuel, ces dérives interrogent les dynamiques de pouvoir au sein du couple, la vulnérabilité des femmes face à certaines pratiques rituelles et la frontière entre foi, superstition et criminalité. Cet article propose une analyse approfondie de ce phénomène, en explorant ses fondements théoriques, ses dérives concrètes et la réalité socio-juridique des femmes qui en sont victimes.

​Qu’est-ce que la Roqya ? Entre tradition textuelle et réalités contemporaines

​Pour comprendre l'origine de ces vidéos, il est indispensable de définir ce qu'est la Roqya dans sa conception originelle et de voir comment elle a pu être détournée par certains guérisseurs ou conjoints.

​Les fondements de la guérison spirituelle en Islam

​Dans la tradition islamique sunnite, la Roqya désigne une méthode de guérison par les textes sacrés. Elle consiste principalement en la récitation de versets du Coran et d’invocations prophétiques (douas). L'objectif initial est d'apporter un apaisement spirituel ou de solliciter la protection divine contre des maux invisibles tels que le mauvais œil (al-ayn), la jalousie (al-hasad) ou la sorcellerie (al-sihr).

​Dans sa forme dite légiférée (al-Roqya al-charia), la pratique doit respecter trois conditions strictes selon la jurisprudence classique :

  • ​Être pratiquée avec la parole de Dieu (le Coran) ou Ses noms et attributs.
  • ​Être prononcée en langue arabe ou dans une langue dont le sens est parfaitement compréhensible.
  • ​Garder la conviction ferme que la récitation n'agit pas par elle-même, mais par la seule volonté divine.

​À l'origine, cette démarche ne nécessite aucun intermédiaire et peut être réalisée par l'individu lui-même (l'auto-Roqya).

​L'émergence d'un « marché » de l'exorcisme

​Au cours des dernières décennies, la Roqya s'est largement professionnalisée, se transformant parfois en un véritable marché lucratif. Des cliniques de Roqya et des praticiens professionnels (les raquis) ont ouvert leurs portes dans de nombreux pays à majorité musulmane, mais aussi au sein des diasporas en Europe et en Amérique du Nord.

​Cette institutionnalisation a favorisé l'apparition de dérives. Pour se démarquer ou face à des cas complexes, certains praticiens ont introduit des méthodes étrangères aux textes initiaux. C'est ici qu'apparaissent les manipulations physiques : immobilisation des membres, étouffements temporaires, privation sensorielle ou usage disproportionné d'eau froide pour provoquer un choc thermique chez la personne consultante.

​L'impact des dérives rituelles sur les femmes : Une vulnérabilité systémique

​Les images de femmes humiliées au nom de la religion ne sont pas des cas isolés, mais révèlent une vulnérabilité statistique et sociale accrue des femmes face à ces pratiques de guérison.

​Pourquoi les femmes sont-elles en première ligne ?

​Les sociologues et anthropologues qui étudient les rituels de possession constatent que les femmes y sont souvent majoritaires. Plusieurs facteurs expliquent cette surreprésentation :

  • La somatisation de la détresse psychologique : Dans des structures sociales fortement patriarcales ou restrictives, les femmes disposent de moins d'espaces de parole pour exprimer leur anxiété, leur dépression ou leurs traumatismes. Les troubles psychologiques y sont alors fréquemment traduits ou interprétés à travers le prisme du surnaturel (possession ou sorcellerie).
  • Le contrôle social et familial : Lorsqu'une femme adopte un comportement jugé anormal, rebelle ou non conforme aux attentes de son entourage, le recours au raqui devient parfois un moyen de pression sociale destiné à la normaliser ou à la soumettre sous couvert de thérapeutique spirituelle.

​La mécanique de la violence conjugale sous prétexte religieux

​Lorsqu'un époux inflige des sévices à sa femme en invoquant des versets, la Roqya cesse d'être un rituel de guérison pour devenir un outil de violence conjugale. L'isolement de la victime est alors total : le bourreau légitime ses actes par une autorité divine, rendant toute contestation synonyme d'impiété aux yeux de la victime ou de sa belle-famille.

​L'aspersion d'eau froide, les ligatures et les questions humiliantes (comme demander à une femme si elle est un chien) visent à briser la résistance psychologique de l'individu. Dans la rhétorique du praticien, ces insultes ne s'adressent pas à la femme, mais à l'entité (le djinn) qui est censée la posséder. Toutefois, les séquelles physiques et le traumatisme psychologique sont bel et bien subis par la femme elle-même.

​Le débat théologique : Que disent réellement les textes islamiques ?

​La justification de la violence par des motifs religieux impose d'analyser la position des autorités islamiques et la manière dont les textes sacrés sont interprétés.

​La condamnation du charlatanisme par les instances religieuses

​La quasi-totalité des institutions islamiques contemporaines de premier plan (comme l'université d'Al-Azhar au Caire ou les conseils de jurisprudence à travers le monde) condamnent fermement les violences physiques liées à l'exorcisme. Les théologiens rappellent régulièrement que le Prophète de l'Islam n'a jamais frappé, humilié ou brutalisé une personne pour la soigner.

​Les pratiques combinant sévices corporels et humiliations verbales sont officiellement qualifiées de charlatanisme (cha'wada). Les autorités religieuses incitent de plus en plus les fidèles à privilégier la médecine moderne et la psychiatrie pour traiter les troubles du comportement ou les maladies mentales, rejetant la théorie de la possession systématique.

​Le nœud de l'interprétation : Le statut de la femme dans le couple

​La persistance de ces violences s'appuie parfois sur des lectures littérales ou décontextualisées de certains passages du Coran, notamment le verset 34 de la sourate An-Nisa (Les Femmes). Ce verset évoque la gestion des conflits conjugaux et mentionne, dans certaines traductions historiques, la possibilité d'une réprimande physique en dernier recours.

​La théologie musulmane contemporaine et les courants réformistes s'attachent à contextualiser ce verset. Ils soulignent que les termes utilisés excluent toute forme de violence douloureuse, d'humiliation ou de marque sur le corps, et que l'ensemble du corpus scripturaire islamique insiste sur la bienveillance mutuelle (mawadda wa rahma) au sein du couple. Cependant, dans les milieux moins instruits ou radicalisés, la nuance théologique s'efface souvent au profit d'un rapport de force purement patriarcal.

​Réponses juridiques et protection des victimes face aux abus spirituels

​Face à la diffusion de ces pratiques abusives, les systèmes juridiques nationaux, qu'ils soient occidentaux ou à majorité musulmane, développent des réponses pénales spécifiques.

​Le cadre légal dans les pays occidentaux

​En Europe et en Amérique du Nord, la liberté de culte protège l'exercice de la spiritualité, mais elle s'arrête là où commencent les infractions pénales. Les tribunaux ne reconnaissent pas la "motivation religieuse" ou le "consentement au rituel" comme des circonstances atténuantes.

​Lorsqu'un rituel de Roqya entraîne des blessures, des traumatismes ou la mort, les praticiens et les complices familiaux sont poursuivis sous plusieurs qualifications juridiques :

  • ​Violences volontaires aggravées (avec préméditation ou sur conjoint).
  • ​Abus de faiblesse ou sujétion psychologique (notamment dans le cadre des lois sur les dérives sectaires).
  • ​Séquestration et non-assistance à personne en danger.
  • ​Exercice illégal de la médecine.

​L’évolution des législations dans le monde musulman

​Dans de nombreux pays d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient, l'exercice de la Roqya commence à être strictement encadré par l'État pour lutter contre les escroqueries et les agressions. Des campagnes d'arrestation visent régulièrement les faux guérisseurs.

​Parallèlement, les lois sur les violences faites aux femmes progressent, bien que leur application reste hétérogène. La difficulté majeure réside dans le fait que de nombreuses victimes n'osent pas porter plainte par crainte du stigmate social, du rejet familial ou par conviction intime que leur souffrance est nécessaire à leur délivrance spirituelle.

​Comment soutenir les victimes et prévenir les dérives ?

​La lutte contre ces abus nécessite une approche multidisciplinaire combinant éducation, sensibilisation médicale et soutien psychologique.

​La sensibilisation aux troubles de la santé mentale

​Le principal levier de prévention consiste à démystifier les maladies psychiatriques au sein des communautés où les croyances au surnaturel sont fortes. Des pathologies comme la schizophrénie, les troubles bipolaires, la dépression sévère ou les troubles de stress post-traumatique (TSPT) doivent être identifiées comme des urgences médicales et non comme des attaques spirituelles. La collaboration entre professionnels de la santé mentale et responsables religieux ou associatifs est essentielle pour orienter correctement les personnes en souffrance.

​Les ressources d'aide disponibles

​Si vous êtes témoin ou victime de violences commises sous prétexte de rituels religieux ou dans le cadre conjugal, des structures d'écoute et d'accompagnement existent :

  • En France : Le 3919 (Violences Femmes Info) est un numéro d'écoute national, anonyme et gratuit. Pour signaler une dérive sectaire ou un gourou spirituel, il est possible de saisir la MIVILUDES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires).
  • Au niveau international : De nombreuses associations locales défendent les droits des femmes et offrent un hébergement d'urgence ainsi qu'une assistance juridique gratuite.
  • ​L'émancipation des femmes et la fin des violences rituelles passent par la dénonciation de ces pratiques et par l'accès à une information claire, scientifique et protectrice des droits humains fondamentaux.

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